Ils veillent là-haut, depuis presque deux siècles, juchés au sommet du col de Tende. Ces forts, colosses de pierre, dominent la vallée d’un regard immuable, scrutant les montagnes qui s’étirent entre la Roya et la Vermenagna. Pour les Maralpins, les Piémontais et les Ligures, ils sont un patrimoine commun, une présence silencieuse et solide, ancrée dans la chair des Alpes.
Quand le vent remonte la Roya, il caresse leurs murs épais, comme pour réveiller les échos d’une histoire enfouie. Une histoire de protection, d’obstination muette, et de beauté austère. Celle que raconterait un berger, assis sur un rocher, contemplant les crêtes qu’il connaît mieux que ses propres mains.
Giaura, Pernante, Colle Alto, Pepino, Margheria, Taburda. Leurs noms sonnent comme des incantations, des reliques d’un temps où les frontières se dessinaient à coups de canons et de stratégies militaires. Aujourd’hui, les cartes les placent en France, mais sur place, on se sent hors du monde. Dans un no man’s land lunaire, déserté, suspendu entre deux nations, entre deux époques.
Ici, le passé murmure. Les pierres, rongées par le vent et les siècles, portent encore les stigmates du Regio Esercito, l’armée du roi d’Italie, qui montait la garde sur ces hauteurs. Le silence, écrasant, est parfois déchiré par les rafales qui remontent les vallées. L’hiver, une langue de neige glisse du versant italien, effleurant les prairies françaises où le soleil, tiède et généreux, caresse les herbes rases.
Et puis, il y a cette vue. À couper le souffle. Du côté sud, elle s’étire jusqu’à Tende, blottie dans l’ombre des montagnes. Vers le nord, elle embrasse l’immensité de la plaine du Pô, où se découpent, au loin, les silhouettes majestueuses du Monviso et du Cervin (Matterhorn). Ces forts, autrefois instruments de guerre, sont devenus les gardiens d’une beauté brute, sauvage, presque mélancolique. Ils ne défendent plus rien, sinon l’idée ténue que les frontières, un jour, peuvent s’effacer.
À 1 804 mètres d’altitude, le col de Tende marque à ce jour la frontière entre l’Italie et la France, séparant les Alpes Maritimes des Alpes Ligures. À l’ouest, les Maritimes culminent avec le massif de l’Argentera (3 297 m) ; à l’est, les Ligures s’élèvent jusqu’au Marguareis (2 651 m). Ce col, traversé depuis des siècles par les voyageurs et les chariots, a vu sa destinée bouleversée par l’ouverture du tunnel routier en 1882, suivi du tunnel ferroviaire en 1900, reliant Cuneo à Vintimille.
Le col, un bastion stratégique à travers les âges, révèle son rôle clé par ses routes militaires sinueuses et ses forts savoyards érigés au XVIIIe siècle. Entre 1880 et 1890, d’imposants travaux de fortification transforment le site en un véritable échiquier guerrier, ponctué de treize ouvrages interconnectés par 30 kilomètres de voies stratégiques. Au XXe siècle, le Vallo Alpino, rempart italien dressé face à une possible offensive française, vient compléter ce tableau avec ses bunkers de béton, à la fois discrets et inébranlables, taillés pour régner sur la vallée de la Roya.
Aujourd’hui, ces forts, grignotés de justesse par la France en 1947, ne protègent plus que des cartes postales. Mais en 1888, un professeur turinois voyait déjà le piège : livrer ces Alpes, c’était offrir les clés de l’Italie à l’ennemi.

Il n’est pas facile de trouver aujourd’hui ce type de clichés. Pendant plusieurs décennies, toute la zone autour de la ligne de partage des eaux alpines et de la frontière avec la France était interdite aux photographes. Sur une bande de 20 kilomètres de large, il était interdit de prendre des photos, et encore moins de capturer des installations militaires (même le sommet de la Bisalta faisait partie de la zone interdite).
Merci à Johan Irenee d’avoir partagé cette image.
« Un prodige d’absurdité »
C’est par cette formule cinglante que le géographe turinois C. Peroglio qualifiait, dès 1873, la frontière franco-italienne dans les Alpes-Maritimes. Dans un article paru le 21 juillet 1888 sous la plume de Limontino (pseudonyme du professeur G. B. Arnaudo), la voix de Peroglio ressurgit comme un reproche : cette ligne tracée en 1860, lors de la cession de Nice à la France, était « absurde sous tous les angles – ethnographique, géographique, douanier, militaire ». Pire : « Ceux qui l’ont imposée et ceux qui l’ont subie », ironise Arnaudo en citant le géographe, « ne pourraient même pas la défendre ».
Le texte, publié dans La Piemontese, est un réquisitoire contre le traité de Turin, ce « péché originel » de l’Italie moderne. Car Cavour lui-même, selon l’historien Nicomede Bianchi, aurait tenté de corriger l’erreur. Trop tard : « La perfidie et l’ignorance de ses agents étouffèrent ces tentatives dans l’œuf », écrit Bianchi. La France, déjà maîtresse des cols stratégiques (Raus, Authion, Milleforches), anciens « remparts naturels de l’Italie » selon l’avocat Caire, verrouillait désormais l’accès à la mer.
1860 : Quand Nice tombe, Tende devient la nouvelle ligne de feu
Avec la perte de Nice, le Col de Tende, verrou montagneux entre le Piémont et la côte, devient la dernière ligne de défense. Mais l’État italien naissant tarde à réagir. « Les Français tenaient toutes les clés militaires des Alpes-Maritimes, et nous restions les bras croisés à leur merci », s’indigne Arnaudo. Il faut attendre 1870, la chute de Napoléon III et les menaces des cléricaux français – qui rêvent de « sauver Rome et la France au nom du Sacré-Cœur » – pour que Rome se décide à fortifier Tende.
La tâche est colossale : il s’agit de bloquer les invasions comme en 1794 et 1796, quand les troupes révolutionnaires déferlaient par ces cols. Mais les premiers essais sont ridicules : un fort construit dans les gorges de la Roya, sous San Dalmazzo (Saint-Dalmas de Tende), est abandonné en cours de chantier. Motif ? « Il suffisait de le contourner par les hauteurs pour le rendre inutile », explique l’auteur. Un gaspillage de « sommes considérables » dans un pays encore jeune.
Six forts pour sauver l’honneur
Objectif : dompter la Roya, cette vallée austère où le fleuve serpente entre des gorges de granit et de calcaire, falaises vertigineuses dressées comme des remparts. Depuis les crêtes, l’artillerie doit balayer les hauteurs, dissuader l’ennemi de s’aventurer dans ce dédale minéral. Verrouiller le Col de Tende et le bassin de Limone en contrôlant la vallée de Rio Freddo, confluent stratégique, et les contreforts de Briga (La Brigue), berceau du fleuve Tanaro. Interdire toute incursion vers Entraque et Valdieri via le vallon de Caramagna ou le col du Sabbione – une folie militaire, mais l’histoire est pleine de ces audaces.
Pour répondre à ce défi alpin, six forts émergent, disséminés mais unis par une même logique : des sentinelles de pierre interconnectées, « reliées par des routes carrossables », comme le précise Arnaudo. Chacun garde son précipice, son vallon maudit. Ensemble, ils forment un filet d’acier sur l’horizon – une œuvre titanesque dans un relief hostile, où chaque mètre de route devait être arraché à la roche.
L’ironie de l’histoire : des forts italiens face à Nice
Le texte d’Arnaudo est traversé d’une amertume politique. Il rappelle que les Français, dès 1802 (traité d’Amiens), avaient envisagé de percer le Col de Tende – l’ingénieur Terrial en avait même chiffré le coût : 1,3 million de francs. « Et nous, après 1860, nous n’avons même pas pensé à fermer ce passage ! », s’emporte-t-il.
La conclusion est sombre : ces forts, construits dans l’urgence, ne sont qu’un pis-aller. La vraie « forteresse naturelle », c’était Nice et ses montagnes, perdues par la faute d’une frontière « absurde » que même le Conseil général des Alpes-Maritimes françaises jugeait illogique. Reste une leçon, toujours actuelle : Les frontières ne se dessinent pas sur des cartes, mais dans les plis du terrain, semble murmurer Arnaudo entre les lignes.
Aujourd’hui, les forts du Col de Tende se désagrègent lentement, comme les vieilles rancœurs. Mais leurs pierres portent encore l’écho d’un avertissement : en montagne, chaque erreur diplomatique se paie au prix fort.
« À 2269 mètres, dans le royaume des edelweiss »
Le 22 juillet 1888, le journal La Piemontese publie un autre récit épique sous la plume de Limontino (professeur G. B. Arnaudo). Ces ouvrages militaires, conçus pour verrouiller la frontière franco-italienne après la perte de Nice en 1860, sont un défi à la géographie.
Au cœur de ce dispositif, le fort Central (Colle Alto), à 1929 mètres d’altitude, « relié par une route carrossable large de 3,20 mètres, taillée dans des montagnes où ne passaient que les chèvres ». À sa gauche, deux géants le flanquent :
– Taborda (2050 m), le plus proche de la frontière française, pointé vers la vallée de la Roya.
– Pepino (2269 m), juché dans « la région des edelweiss », dominant les cols de Framosa et Boaria.
« Par temps clair, la vue s’étend jusqu’aux sommets où naissent le Tanaro et les fleuves ligures », écrit Arnaudo. Mais quand la tempête frappe, « on croirait voir les colères du Sinaï ».
Funambules du granit : téléphériques et illusions d’or
Construire à ces altitudes relève de l’exploit. Pour hisser les matériaux, l’entrepreneur Giuseppe Maggia déploie des lignes aériennes – ancêtres des téléphériques –, décrites par l’auteur comme « un jeu de câbles métalliques, de poulies et de moteurs ». Au cœur de l’effort de guerre, deux prouesses techniques émergent. D’abord, La Punta (1 270 m), ce poste avancé où s’engouffrent pierres et canons, expédiés vers Taborda et Pernante via un ballet de câbles et de moteurs. Plus haut, dans le vallon de Framosa, une ligne aérienne de 800 mètres hisse vers Pepino son précieux chargement, tandis qu’un broyeur Wappart transforme le gravier en sable – « sans ces systèmes, Pepino aurait englouti des millions », souligne Arnaudo. Mais la montagne, toujours, se moque des ambitions humaines : au lac de l’Abisso, des chercheurs d’or, piégés par une légende, pompent en vain ses eaux glacées. « Ils n’y trouvèrent que du sable, inutile même pour le verre », ricane le professeur.
Giaura, le fort des tempêtes
Le 23 juillet 1888, La Piemontese révèle les forts du versant droit : Margheria (1855 m), Pernante (2116 m) et Giaura (2266 m). Ce dernier, « juché sur la Cima di Giaura », domine un paysage « d’une majesté sauvage » – l’écrivain cite même le ministre Paleocapa, fasciné par « la beauté de l’horrible » dans ces gorges vertigineuses.
Pour atteindre Giaura, Maggia fait tailler une route en lacets dans la roche vive, avec des ouvriers « suspendus à des cordes ». Le bilan est lourd : « Ce travail titanesque exigea plusieurs vies », note Arnaudo. La route, aujourd’hui praticable, offre une vue jusqu’à la Corse par temps clair – « l’altitude raccourcit les distances et efface la courbure de la mer ».
Maggia, l’homme qui défiait les Alpes
Le 25 juillet, l’article rend hommage à Giuseppe Maggia, entrepreneur autodidacte devenu maître des chantiers alpins. « Venu de rien, il accumula une fortune grâce à son honnêteté et son génie », écrit Arnaudo. Entre 1881 et 1888, ses équipes – jusqu’à 1 200 ouvriers – percent routes, assemblent forts et installent des infirmeries de fortune pour soigner blessés et malades.
Son bras droit, l’ingénieur Giovanni Battista Tarizzo, est dépeint comme un héros anonyme : « Du matin au soir, sous la pluie ou le vent, il supervise tout, toujours en harmonie avec les officiers ».
Des forts fantômes et des leçons intemporelles
En 1888, les forts sont « presque achevés, armés, prêts à accueillir les soldats ». Mais Arnaudo, visionnaire, pressent leur obsolescence : « Les portes de l’Italie sont fermées… pour l’instant ».
Aujourd’hui, ces colosses de pierre se désagrègent, témoins d’une époque où l’on croyait encore que les frontières se verrouillaient avec des canons. Pourtant, leur histoire, exhumée par Limontino, reste une fable moderne : celle du progrès technique contre l’absurdité des guerres, et de l’hubris humain face aux montagnes – seules véritables gardiennes de l’éternité.
Les Alpes ne se conquièrent pas, elles se subissent, aurait pu conclure l’auteur. Et ces forts, comme des cicatrices, racontent autant nos peurs que notre audace.
Sources:
Sentinella delle Alpi, Cenni storici sul colle di Tenda G. B. Arnaudo,

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