Le rôle des Niçois dans l’histoire des corsaires de la marine Savoyarde

Bien avant d’avoir un accès direct à la mer, les souverains savoyards se sont aventurés sur les flots en quête de gloire et d’aventure. Parmi leurs exploits les plus anciens, on peut citer celui du Comte Vert qui, en 1366, affréta des galères et des navires de guerre vénitiens et génois et fit voile, seul parmi les princes chrétiens, vers le Levant pour secourir l’Empire d’Orient menacé par les Bulgares et les Turcs. Avec l’acquisition de Nice en 1388, les Savoie s’ouvrent enfin sur la Méditerranée, nourrissant de nouvelles ambitions d’expansion qui ne pouvaient se concrétiser sans une marine militaire puissante. Cependant, dans les temps les plus reculés, le drapeau savoyard était surtout représenté sur les mers par des navires « armés en course », cela veut dire armés par des armateurs privés et mandatés par l’Etat pour « courir » la mer en quête de navires ennemis.

Les corsaires savoyards : redoutés en Méditerranée

Les premières lettres de course dont il subsiste des traces remontent au début du XVIe siècle. Dès leur apparition sur la scène historique, les corsaires savoyards se sont fait redouter dans tout le bassin méditerranéen, démontrant leur capacité à faire respecter l’emblème de leurs souverains face aux marines des autres nations, ainsi que face aux pirates barbaresques et musulmans qui sévissaient avec férocité sur nos côtes, pillant les villages et enlevant des chrétiens, sur terre comme en mer, pour les réduire en esclavage ou exiger leur rançon. Grâce aux compagnies, associations et confréries fondées pour collecter les sommes colossales nécessaires, des dizaines de milliers de chrétiens ont pu être rachetés et retrouver leur patrie, mais beaucoup d’autres ont malheureusement disparu sans laisser de trace.

Les héros de la guerre « de course » savoyarde et la naissance de l’Ordre des Saints Maurice et Lazare

Un corsaire légendaire : Giovanni Moretto

Jean Moretto, originaire de Villefranche, fut un célèbre capitaine marin à la solde du duc de Savoie, qui se distingua par ses talents et sa bravoure. Après avoir servi sous les ordres des Français, il chercha à se remettre en grâce auprès du duc Emmanuel-Philibert de Savoie. Son expertise et sa réputation le précédaient, comme le montre l’histoire de la galère qu’il prit au commandeur Pierre Strozzi (florentin, cousin de Catherine de Médicis, devenu en 1554 Maréchal de France) . Malheureusement, cette audace lui coûta cher. Pierre Strozzi, assoiffé de vengeance, le fit capturer par le capitaine Faroux et emprisonner à Malte. Accusé de piraterie et menacé de mort, Moretto parvint à gagner les chevaliers de son côté et à faire traîner l’affaire en longueur. Le duc de Savoie, prenant fait et cause pour son sujet, séquestra les biens de l’ordre de Malte en représailles. Finalement, Moretto s’évada de Malte, mais il mourut sept ans plus tard. Ses héritiers durent néanmoins attendre pour obtenir une indemnité de la part de l’ordre de Malte. Malgré cette fin tragique, Jean Moretto reste une figure héroïque de l’histoire savoyarde. Son courage, son ingéniosité et sa loyauté envers son duc en font un personnage emblématique de l’époque.

Naissance d’un ordre chevaleresque : l’Ordre des Saints Maurice et Lazare

En 1572, un nouvel ordre chevaleresque, à vocation militaire et navale, vit le jour de la fusion des Ordres de Saint Lazare et de Saint Maurice. Inspiré par l’Ordre des Chevaliers de Malte, dont il reprenait les règlements, il avait pour mission de défendre la Chrétienté contre les attaques ottomanes, tant sur terre que sur mer. Dès l’année suivante, Emmanuel-Philibert, Grand Maître de l’Ordre, lui transféra deux de ses galères, « la Margarita » et la « Piemontesa ». Ce geste symbolique témoignait du soutien important qu’il portait à cette nouvelle institution et à sa mission de protection de la Chrétienté.

Défense acharnée face à l’envahisseur français et fin d’une ère

Des héros niçois face à l’adversité

Pendant la guerre contre la France révolutionnaire, deux autres Niçois, le comte Gaetano De May et le comte Ermenegildo Torrini di Fogasierras, se sont illustrés par leurs combats dans le golfe de Gênes. Avec une détermination sans faille, ils ont continué à s’opposer aux envahisseurs même lorsque tout espoir semblait perdu.

Controverses autour de la guerre de course

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la guerre de course a suscité de vives polémiques dans toute l’Europe. Cependant, dans l’État savoyard, de nombreuses voix se sont élevées pour la défendre. Parmi ses défenseurs, on trouve l’historien et juriste Domenico Alberto Azuni. Il estimait que les détracteurs des corsaires étaient dignes de blâme et que ces derniers méritaient des éloges pour leur bravoure et leur sacrifice. En effet, dans le cadre de la « guerre de course », ils mettaient généreusement en péril leurs biens et leur vie.

Fin d’une ère : le Congrès de Paris de 1856

Ce n’est qu’avec le Congrès de Paris de 1856, auquel a adhéré la quasi-totalité des États, y compris le Royaume de Sardaigne, qu’un accord international a été conclu pour mettre fin à l’époque des corsaires. Cet accord a marqué la fin de l’épopée des corsaires savoyards, bien plus tard que ce que l’on imagine généralement.
Sources:
Corsari sabaudi, Centro studi Piemontesi https://www.studipiemontesi.it/corsari-sabaudi/ Galères de Savoie, par Françoise Prost https://www.archeo-alpi-maritimi.com/galeresdesavoie.php